1815 - QUAND SAINT-MARTIN ÉTAIT OCCUPÉ PAR DES SOLDATS AUTRICHIENS…
Il y a quelque temps, en classant des vieilles lettres qui traînaient dans une armoire (les familles gardaient tout) dans un courrier écrit au début du siècle que s’adressaient deux membres de ma famille une phrase a attiré mon attention. Elle parlait de notre maison de Saint-Martin-de-Valamas et il y était fait mention d’une époque où elle avait été occupée par des «Autrichiens»… sans plus d’infos. Comme je ne savais pas en quelle circonstance des « Autrichiens» avaient pu habiter notre maison j’ai fait des recherches pour savoir à quelle époque, dans quelles circonstances et pourquoi des étrangers venus de si loin avaient pu y être logés.
Mes connaissances sur l’histoire du Vivarais et des Boutières sont un peu limitées car peu de chercheurs ont publié sur notre région, à part Albin Mazon (le docteur Francus) et Paul Camus (Conseiller général et maire de Sain- Martial) dont notre famille possède des livres dédicacés ex. : Saint-Martial en Boutières et la seigneurie de Fourchades.
Par ailleurs une quelconque occupation autrichienne n’est jamais mentionnée dans leurs écrits (manque d’intêret de leur part, durée d’occupation militaire limitée, importance historique peu significative ?).
La mémoire collective du village de Saint-Martin-de-Valamas n’a non plus jamais fait référence à cette occupation et je n’en avais moi-même jamais entendu parler.
Intrigué et curieux j’ai entrepris des recherches :
Grâce à Internet j’ai retrouvé mention d’un ouvrage de Jean Régné, «Les Autrichiens dans l’Ardèche, en 1814 et 1815», il a été publié à Largentière en 1919. Il porte spécifiquement sur l’occupation autrichienne de l’Ardèche.
Cet ouvrage, est répertorié à la Bibliothèque Nationale de France, cependant comme il n’a pas été
numérisé nous n’y avons pas accès par internet. Après des recherches laborieuses j’ai pu trouver une photocopie de ce livre et récupérer les textes.
J’ai ainsi pu les mettre en forme et je vous les soumets…
Pour illustrer la mise en page du texte, j’ai demandé à ma fille Frédérique de créer une petite bande dessinée de cette occupation Autrichienne dans l’Ardèche, je vous la joins.

HISTORIQUE
(D’après les publications des historiens André Jardin et André-Jean Tudesq)
En 1814 et surtout à partir de 1815, la France a connu une occupation massive de son territoire par les armées ayant vaincu Napoléon 1er. En 1814, le premier traité de Paris (30 mai), n'envisage pas d'occupation ni de versement d'indemnités. Mais après la défaite de Waterloo (18 juin 1815), on compte à l'été 1 236 000 soldats étrangers cantonnés en France.
A partir de juin 1815, l'Est et le Sud-Est de la France sont occupés par les troupes autrichiennes de la Septième Coalition, commandées par le général Von Frimont. L'Alsace, Lyon et plusieurs départements subissent de lourdes réquisitions financières et des logements militaires jusqu'à la fin de l'année 1815.
LE CHOIX DES LOGEMENTS RÉQUISITIONNÉS
Notre maison se situe dans le centre du village au bas de la place, au numéro 8 de la «rue du garail». Elle est dans notre famille, d’après les documents en ma possession, depuis les années 1870. C’est un patrimoine immobilier contemporain des autres maisons du centre du village, autrement dit des temps très anciens. Les maisons sont imbriquées les unes dans les autres, avec des murs communs, un ensemble immobilier qui formait la grande rue (rue du Garail à présent). Au départ, avant des partages ultérieurs il s’agissait d’une seule et grande maison «La maison Gaillard».
J’imagine qu’elle a été réquisitionnée par l’armée d’occupation Autrichienne pour son grand nombre de pièces, permettant de loger des officiers et des chevaux dans l’écurie sous la maison (devenue une cave).
SUR TOUT LE TERRITOIRE FRANÇAIS UNE OCCUPATION MILITAIRE ARBITRAIRE
Après les 150 000 Anglo-Prussiens, vainqueurs à Waterloo et parvenus 14 jours plus tard aux portes de Paris, le gros des armées alliées déferla sur le pays de juillet à septembre. Au début de ce dernier mois, il y avait plus de 120 000 soldats étrangers sur le sol français : Anglais, Russes, Prussiens, Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Hessois, Badois, Danois, Suisses, etc. Les Espagnols eux-mêmes, bien qu'en paix avec la France, firent deux brèves incursions en direction de Bayonne et de Perpignan.
Juridiquement les coalisés étaient les alliés du roi de France qui avait adhéré au traité du 25 mars contre contre l'usurpateur [Napoléon 1er]. Et les chefs de corps avant de franchir la frontière proclamaient que leurs troupes venaient en amies. En fait, aux yeux de toute l'Europe, la masse des Français semblaient s'être ralliée à Napoléon 1er et il s'agissait de faire payer au peuple vaincu la nouvelle alerte qui avait forcé les autres peuples à repartir en guerre. On lui ferait supporter la dure loi de la conquête, puisqu'il n'avait pas compris la modération relative de 1814. On le forcerait aussi à payer les frais de la nouvelle mobilisation en lui faisant nourrir, loger, habiller les soldats de la coalition.
L'occupation ainsi stabilisée n'en garda pas moins son caractère arbitraire : saisie de fonds publics, contributions en argent levées sur les aisées, livraison de draps, de chemises, de chaussures, fourniture de subsistances en pain, en viande, en vin, de fourrages. Il faut cependant apporter quelques nuances à ce tableau : les Anglais gardèrent une discipline stricte et, exigeants sur l'exécution de leurs réquisitions, furent relativement modérés ; Wellington, hostile aux actes arbitraires, par tempérament de gentleman et aussi parce qu'il craignait une révolte désespérée des Français, stigmatisait durement les excès des troupes des Pays-Bas placées sous ses ordres ; les Russes, eux aussi, se montrèrent souvent disciplinés et sans haine, sauf les cosaques qui, anarchiques et pillards, semaient partout une véritable terreur ; quant aux Autrichiens, ils commerçaient de tout, des coupes de bois au tabac et au papier timbré, qu'ils saisissaient pour le revendre ensuite au-dessus du prix légal ; les plus redoutés, les plus haïs des occupants étaient cependant les Prussiens et les soldats des États allemands jadis occupés par les troupes de Napoléon. Avec eux, les brimades étaient systématiques.
• Zone géographique : Les Autrichiens entrent dans le Rhône (Lyon est occupée de juillet à décembre 1815), en Alsace (environ 40 000 hommes sous Frimont basés dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin), ainsi que dans des zones comme la Saône-et-Loire et le Gard.
LES AUTRICHIENS DANS L’ARDECHE en 1814 et 1815
L’armée du prince de Hesse-Hombourg se composait du premier corps autrichien, 15700 hommes : du 6 e corps d’Allemagne, 13250 hommes et d’une division de réserves autrichiennes, 6000 hommes. TOTAL : 34 950 hommes.
Jusqu’à la proclamation de la déchéance de Bonaparte, les Autrichiens sont théoriquement traités en ennemis. Quelques échauffourées ont lieu à Serrières et Annonay entre les derniers partisans de Napoléon et les armées d’occupation.
Comme les officiers en demi-solde, comme les vieux grognards de la grande Armée, les légionnaires départementaux étaient demeurés fidèles au souvenir de l’empereur déchu. Une altercation plus grave se produit au Cheylard. D’un coup de bâton le voiturier Bonnet assomme un militaire autrichien, qui l’a provoqué. Le major veut faire juger le meurtrier militairement. Le maire prend sur lui de faire conduire Bonnet, sous escorte de gendarmes à la prison de Tournon. Le 20 octobre, le sous-préfet de Tournon avise le préfet de ce malheureux incident, en spécifiant toutefois que Bonnet se trouvait en état de légitime défense.
Le 11 avril, on apprend à Annonay que le Sénat a prononcé la déchéance de Bonaparte et proclamé Louis XVIII roi de France.
A partir de ce moment, l’armée autrichienne n’est plus dès lors traitée en ennemie, mais en libératrice. Les préfets gèrent au mieux les relations entre les populations Ardéchoises et l’occupant et les rapports sont plus ou moins apaisés. L’occupation dura dans le département de l’Ardèche deux mois et demi, du 4 septembre au 14 novembre.
La présence Autrichienne à Saint-Martin-de-Valamas :
Y était cantonné le régiment du 10 e hussards, roi Frédéric-Guillaume, 2 e division de vélites, 1 er escadron. Date approximative de séjour de ces hussards autrichiens à Saint-Martin-de-Valamas : du 1 er septembre au 17 octobre 1815 Je ne trouve pas moi même d’information plus précise sur le nombre de soldats Autrichiens cantonnés dans le village, Ce pourrait être, suivant les périodes je pense une centaine, mais sans doute un nombre moindre.
Je me base pour cette évaluation sur le taux d’occupation d’autres villages de l’Ardèche, à un moment 600 soldats sont cantonnés à Vernoux, 200 soldats à Annonay, et 300 à Tournon.
Bien sûr chaque maire de village essaie de minimiser le nombre de soldats étrangers à accueillir et à nourrir dans sa commune et sollicite le Préfet pour obtenir des arrangements dans ce sens.
Détails pratiques de l’occupation : (un extrait du texte relevé sur le livre)
«Les habitants qui ont des officiers chez eux sont obligés de les nourrir. On fournit l’étape (le repas militaire) aux soldats qui ne comprend pas que du pain et demi-livre de viande. Cette ration était insuffisante, chacun est obligé d’y ajouter des légumes, des pommes de terre, une salade ou des fruits. Les soldats aiment beaucoup le lard. Quoiqu’il règne parmi ces troupes une exacte discipline, c’est une grande gêne de les avoir chez soi et chacun désire en être promptement débarrassé.
On retrouve les mêmes doléances amères dans une lettre du maire de Vernoux. M. de Gümpertz est à la fois concitoyen et ami du préfet. Il lui écrit le 19 septembre : «Mon ami, la charge que nous supportons... est au-dessus de nos forces... Le soldat fatigué n’est pas poli, et j’ai été souvent obligé de calmer son impatience et de la faire réprimer par ses officiers... Nos pauvres habitants sont obligés de nourrir le soldat, l’étape ne fait que le premier repas. Aussi, plus de lard, plus de saucisse, plus de graisse, plus de vin et bientôt plus de pain. Vu la sécheresse on ne peut plus moudre.
En somme, de toutes les villes du département, Annonay a été la mieux partagée ; elle n’a gardé les Autrichiens que trois ou quatre semaines, tandis que Tournon, Serrières, Saint-Agrève, Andance les ont eu pendant plus de trois mois (D’après l’historien Picansel).
Vernoux, la capitale des Boutières, est obligé de supporter deux escadrons de hussards jusqu’à la mi-octobre. Le matin du 17, le premier escadron s’ébranle dans la direction de Tournon, pour se rendre de là, à Annonay, Bourg-Argental et Saint-Étienne ; l’autre suit le lendemain, en route vers Saint-Agrève ; il doit ramasser en passant les escadrons épars à Chalancon, Saint-Martin-de-Valamas, Le Cheylard et Lamastre, et, par Montfaucon, rejoindre la division à Saint-Étienne.
On les aurait véritablement regrettés, déclare l’historien Picansel, sans la gêne où mettait l’obligation de les loger et la dépense qu’occasionnait le surplus de nourriture qu’il fallait leur fournir. Les rations étaient insuffisantes, on devait les compléter. Ils aimaient beaucoup les pommes de terre, la salade, le lard surtout. Peu exigeants sur la qualité, ils étaient intraitables sur la quantité. C’étaient de très gros mangeurs, - particularité peu faite pour plaire à nos montagnards habitués à la plus stricte frugalité.
Une anecdote amusante et saugrenue que j’ai relevée par moi même dans le livre…
Les soldats d’Autriche avaient la réputation de grands mangeurs de lard cru. La tradition rapporte que les habitants du quartier de Saint-Sornin à Serrières, avaient enfoui leur provisions ; quelques-uns avaient même confié leur lard et leurs jambons aux nombreux caveaux mortuaires de l’église.
Le gouvernement royal les leur présentait comme des amis, comme des alliés. Mais personne ne se souciait d’accepter sous son toit ces étrangers malodorants, ces mangeurs insatiables de lard et de chandelle, et chacun s’efforçait de son mieux d’éluder l’odieux billet de logement.
Le meurtre d’un autrichien au Cheylard par le voiturier Bonnet s’explique probablement par un ressenti de cette espèce. Le sous-préfet de Tournon fait remarquer, du reste, que le meurtrier était en état de légitime défense.
Une autre requête locale :
Le 27 août 1815 une avant-garde de cavalerie hongroise se présente au Cheylard ; le maire prend aussitôt la plume pour informer le préfet que la commune manque d’avoine, il lui suggère en même temps d’envoyer la moitié de la troupe à Saint-Martin-de-Valamas.
Voici sa lettre :
Le Cheylard, ce 27 août 1815 à dix heures du soir.
« Monsieur,
Il vient d’arriver ici une avant-garde de cavalerie hongroise et demain cette commune sera occupée par 150 hommes de même troupe. N’ayant pas été prévenu, je suis fort embarrassé pour les fournitures et même les logements. Je vous prie, Monsieur d’envoyer ici l’entrepreneur des vivres ou un de ses préposés pour prendre des arrangements pour la nourriture de cette troupe et des chevaux, et de m’autoriser en attendant de faire des réquisitions dans les communes et cantons voisins pour des avoines, dont cette ville est absolument dépourvue. Le porteur attendra votre réponse.
D’après le dire de l’officier de l’avant-garde, cette troupe doit rester ici plus d’un mois ; il me semble qu’on pourrait en envoyer moitié à Saint-Martin de Valamas, pays d’avoine et de fourrage.
Votre autorisation doit porter sur les bestiaux et les grains. J’ai l’honneur de vous saluer avec respect. Si vous aviez la complaisance d’écrire au major d’envoyer moitié de sa troupe à Saint-Martin. Vous seriez sûrement écouté.
Le maire du Cheylard : Signé : Chauveau
(Notez ici la suggestion du maire de faire partager la charge au village de Saint-Martin !)
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En 1815, le 8 octobre - Le maire du Cheylard écrit à nouveau au Préfet…
«Et l’informe que le manque de fourrage qui se fait sentir dans sa commune et s’oppose à ce que la
garnison autrichienne y prolonge davantage son séjour».
En conclusion de cette période d’occupation que nous avons découverte ici et d’après l’auteur du livre :
Les troupes autrichiennes n’ont pas commis dans l’Ardèche, les atrocités, qui, en d’autres régions, ont soulevé les paysans contre les Prussiens ou les Cosaques. Il est fort possible, même que dans la Bourgogne, la Franche-Comté ou la Bresse, les armées austro-hongroises aient perpétré les mêmes horaires que leurs sinistres alliés. Là, pour échapper au joug de l’ennemi, les paysans ont émigré dans les bois et dans les grottes, suprêmes refuges de toutes les époques troublées. Là aussi des estafettes, des courriers, des traînard, des officiers en promenade, des maraudeurs sont tombés sous les balles vengeresse.
De mauvais traitements ont pu provoquer des vendettas individuelles : mais dans l’Ardèche il n’a pas été commis par l’envahisseur d’attentat ou d’atrocité susceptible d’entraîner la rébellion de tout un village ou de toute une contrée. Le fait par cela même, valait la peine d’être signalé, car, soyons en sûrs, si, dans ce pays de Vivarais, inflammable à la moindre étincelle, les Autrichiens avaient déployé les mêmes brutalités que les Prussiens dans le Nord, dans l’Est et dans l’Ouest, ils y aurait déchaîné la plus âpre guerre de partisans qui ait jamais fleuri sur cette terre de volcans, de ravins, de forêts et de cavernes, où, sous tous les régimes, les maladresses du pouvoir central ont soulevé tant de colères : interminables guerres de religion, jacquerie des troupes de Roure, révolte des camisards, rébellion des masques armées, chouannerie des camps de Jalès, randonnées des bandes de «brigands», exploits infernaux des réfractaires.
Pour info : Les réquisitions de guerre à verser à l’occupant…
Cent millions de francs sur l’ensemble des départements de notre pays.
La quote-part de l’Ardèche est fixée à 135 000 francs. Saint-Martin-de-Valamas, doit verser 593 francs, Saint-Clément, 220 francs Une occupation pénible à supporter certains jours et des occupants Autrichiens que les Ardéchois ont été soulagés de voir partir …
Pour illustrer mon propos voici une lettre du maire de Vernoux au Préfet d’Indy.
«Par une fatalité qui peut s’expliquer, continue, Monsieur de Gümpertz, j’ai logé tous les commandants, les généraux, leur suite. Ma maison est toujours comme une auberge pleine. Ils sont à peine sortis le matin que l’on garnit quatre, cinq ou six lits, pour ceux qui vont arriver. La chambre de ma femme était l’arche de Noé. Nous y étions relégués, le jour où j’eus vos deux sous- préfets et votre préfet, le colonel des hussards de Berchissi.
Les troupes étrangères se sont conduites avec beaucoup de modération, et s’il y a eu quelques excès commis, ils ne l’ont été que par des maraudeurs et par les petits détachements qui parcouraient les montagnes pour y porter des réquisitions que les chefs y faisaient relativement à la subsistance des troupes.
Dans une autre lettre de M. de Gümpertz à M. d’Indy, datée du 27 octobre 1815, il se plaint :
«... Chez ma mère, 14 hommes dans deux heures exigèrent et burent 45 bouteilles de vin à dix sous la bouteille, sans compter les vivres et tous ce qu’ils prirent. Chez moi, après s’être gorgés de vin blanc et rouge, il voulurent de la bière ; elle ne leur convint pas ; ils prirent de l’eau de vie et finirent par apporter un seau d’eau et demandèrent à y mettre abondamment du sucre pour se rafraîchir. C’étaient de gros mangeurs et de francs buveurs que ces soldats d’Autriche. On craignait plus de les nourrir que de les payer.
Note :
Si vous avez connaissance de ces faits historiques et avez des infos sur les maisons de Saint-Martin-de-Valamas qui ont du accueillir ces soldats Autrichiens, ou si vous avez des infos d’une autre nature, merci de les écrire dans les commentaires de «Rue des Puces» pour enrichir l’histoire de notre village.
Merci, et félicitations d’avoir lu un texte aussi long !

